La Ligne Noire

Depuis près de deux ans, auto-saisi d’une mission revendiquée, je parcours le Croissant Fossile (1).
Comme on effleure sans cesse une cicatrice indélébile, je traque les stigmates.
Je regarde là où les scories craquent encore sous le pied, là où le schiste carboné donne son lustre au paysage, invitant le regard sur des seuils fragiles.


Relevant avec précision les données géographiques de mes prélèvements, ce sont surtout mes pas, mes arrêts, mes hésitations que je mesure.

Sur un tronçon de 450 kilomètres qui s’ouvre du nord de de la France jusqu’aux confins de la Rurh en Allemagne, en passant par la Belgique,
je prospecte obstinément cette veine charbonnière comme on suit une mémoire souterraine.

Le sol est chargé.
Il a porté des corps et supporté la fatigue.
Il continue de parler, même lorsqu’on ne l’écoute plus.

Le Borinage de mon enfance est un point d’ancrage.
Il est lumière avant d’être territoire, et paysage, imposé au corps.
Mes parents m’envoyaient sur le terril ramasser des gaillettes sur le relief bosselé. Je récoltais ces déchets charbonneux effleurant à la surface du sol

pour alimenter le poêle et prolonger la chaleur. Le paysage entrait dans la maison, par nécessité.

Les terrils, silhouettes sombrement silencieuses, structuraient l’horizon.
Je passais du temps à les escalader.
Non par des chemins tracés — ils n’existaient pas vraiment — mais par la face abrupte,
là où le corps cherche ses appuis, teste le sol, accepte le glissement ou la chute.
Grimper devenait une lutte silencieuse contre la pente, à l’assaut de la matière instable. Cette façon de traverser le paysage s’est inscrite en moi.
Elle a façonné un rapport physique au territoire, fait d’engagement et de déséquilibre.

Aujourd’hui, ce territoire devient matrice, marque transversale à partir de laquelle je pénètre une portion du paysage minier européen.
Au cœur de cet ancrage intime, les frontières administratives perdent leur netteté. Elles s’enracinent dans les traces du passé industriel : reliefs artificiels, sols compactés, architectures abandonnées.
Cette lisière s’inscrit dans la matière même du paysage.
Même invisible, elle se ressent.
Elle franchit les espaces et les corps sans qu’on puisse l’abolir, offrant une continuité de lignes, de lumières, de sols travaillés ou en friche.

Et je me pose là.
Là où ça résiste.
Là où le paysage semble retenir un souffle silicotique.
Là où mes souvenances affleurent,
loin du récit linéaire,
comme une frange floue et instable entre le vécu et le découvert.

Enfant du Borinage, je m’autorise à tirer ce fil, à le tisser, à inscrire mon travail dans un corpus plus large, où la photographie devient une forme d’écriture lente, attentive, traversée par la mémoire. Une écriture qui ne cherche pas à tracer des lignes nettes,
mais à mettre au jour une unité fragile, transversale, héritée du sous-sol et encore présente à la surface du monde.

(1) Paul Magnette in https://legrandcontinent.eu/fr/2022/02/08/le-croissant-fossile/